Barrages de table : en X, en éventail, et à quoi ils servent
pl. 13, collage
Sous la table, une poignée de baguettes d'épicéa décide de la tenue de la guitare face aux cordes et d'une bonne part de sa voix. Voici ce que fait chaque type de barrage et comment le poser proprement.
Écrit par Bastien Coatanéa, mis à jour en 2026
Retournez une table de guitare terminée et vous trouverez un réseau de baguettes collées sur sa face intérieure, plus ou moins nombreuses, plus ou moins hautes, disposées en grille, en éventail ou en croix. Ce sont les barres. Sans elles, une table d'épicéa de 2 à 3 mm d'épaisseur ne résisterait pas longtemps : les cordes, tendues entre le chevalet et la tête, tirent en permanence sur le chevalet, le font pivoter vers l'avant, creusent la table devant lui et la bombent derrière. Le bois, très raide dans le sens du fil, plie et se fend facilement en travers. Le barrage compense cette faiblesse.
Pour l'amateur, le barrage est aussi l'étape où l'on sent que l'on fabrique un instrument et non une boîte. Il faut choisir un plan de barrage adapté au type de cordes, préparer des barres dans un bois bien orienté, les coller à la bonne courbure, puis décider jusqu'où les sculpter. Ce guide explique à quoi sert chaque élément, compare les trois grandes familles de barrage et détaille la préparation, le collage et l'allègement des barres, sans prétendre fixer une recette sonore unique.

Ce que doit faire un barrage
Un barrage remplit plusieurs fonctions à la fois, parfois contradictoires.
- Résister au couple du chevalet. Les cordes tirent le chevalet vers la tête et le font basculer. Les barres placées autour et sous le chevalet empêchent la table de se déformer en S.
- Rigidifier en travers. L'épicéa est plus de dix fois plus raide dans le sens du fil que dans le travers. Les barres transversales ou obliques apportent la rigidité qui manque en travers et limitent les fentes le long du fil.
- Laisser vibrer. Une table trop renforcée devient sourde ; une table trop libre sonne fort un temps, puis se déforme. Tout l'art est dans ce compromis.
- Encadrer la rosace. La bouche affaiblit la table là où le manche transmet ses efforts. Des barres au-dessus et au-dessous, et souvent une pièce de renfort autour, la consolident.
La tension totale d'un jeu de cordes métal est à peu près le double de celle d'un jeu de cordes nylon. C'est la première raison pour laquelle on ne monte pas de cordes métal sur une guitare classique : son barrage n'est pas fait pour cet effort.
Le barrage en échelle
C'est la forme la plus simple : quelques barres transversales, parallèles entre elles, réparties d'un bout à l'autre de la table, perpendiculaires au joint. On le trouve sur beaucoup de guitares anciennes de petit format, sur des instruments populaires et sur certaines guitares d'entrée de gamme.
Il est facile à construire et rigide en travers, mais il laisse peu de liberté à la table dans le sens de la longueur et contrôle mal la rotation du chevalet. On le décrit souvent comme sec et centré sur le médium. Pour une première guitare, il reste une option honnête si le plan le prévoit, surtout en cordes nylon de faible tension.
Le barrage en éventail des guitares classiques
Le barrage en éventail est associé à Antonio de Torres, luthier espagnol du XIXe siècle, dont les guitares ont fixé la forme de la guitare classique moderne. Il se compose de plusieurs éléments.
- Deux barres harmoniques transversales, l'une au-dessus de la rosace, l'autre au-dessous. Certains plans en ajoutent une troisième près du talon.
- Des brins en éventail, fins et peu hauts, qui partent sous la barre harmonique inférieure et s'écartent vers le bas de la table. Torres en plaçait souvent sept ; les plans varient de cinq à neuf selon les écoles.
- Deux barres de fermeture en V inversé, qui ferment l'éventail vers le bas et limitent la souplesse de la partie basse.
Les brins guident la vibration dans le sens du fil sous le chevalet, tandis que les barres harmoniques rigidifient la partie haute. La table d'une guitare classique est souvent plate ou à peine bombée, et ses barres restent légères : la faible tension du nylon le permet.
De nombreuses variantes existent (éventail asymétrique, barres de chevalet transversales, treillis), mais elles relèvent de choix avancés. Pour un premier instrument, suivre fidèlement un plan classique à sept brins donne un résultat sûr.
Le barrage en X des guitares folk
Le barrage en X a été adopté par des fabricants américains au XIXe siècle et s'est généralisé avec les cordes métal au début du XXe. Il se lit ainsi, de la tête vers le bas de la table :
- une barre transversale haute au-dessus de la rosace, qui reprend l'effort du manche ;
- deux grandes barres croisées formant un X dont le croisement se situe juste sous la rosace ; les deux branches inférieures encadrent le chevalet ;
- une plaque de chevalet, petite pièce de bois dur collée sous le chevalet entre les branches du X, qui reçoit les chevilles des cordes et résiste à leur usure ;
- deux barres obliques dans la partie basse, sous et derrière le chevalet ;
- de petites barres de doigt sur les branches supérieures du X, de part et d'autre.
Au croisement, les deux grandes barres s'assemblent à mi-bois, chacune entaillée sur la moitié de sa hauteur. Une petite pièce de renfort, collée par-dessus ou autour du croisement, évite que l'entaille ne devienne un point de rupture.
La position du croisement par rapport à la rosace, l'angle du X et la place des barres obliques font l'objet d'innombrables variantes. Rapprocher le X de la rosace libère la partie basse et donne un son plus ample, au prix d'une table plus exposée au bombement derrière le chevalet. Là encore, le plan sert de référence.

Les tables folk sont presque toujours légèrement bombées. Le bombement est obtenu en collant les barres déjà taillées à une courbure, la table étant pressée contre une cuvette creuse du même rayon. Un rayon de l'ordre de 7,5 à 8,5 m est courant pour une table de folk ; le fond reçoit souvent un rayon plus serré, autour de 4,5 m sur beaucoup de plans. Suivez celui qu'indique votre plan, car le manche et le chevalet sont dessinés en conséquence.
Préparer les barres
Les barres se taillent en épicéa sur quartier, le bois le plus raide pour son poids. Deux conditions comptent plus que l'essence exacte :
- les cernes doivent être perpendiculaires à la table une fois la barre collée, c'est-à-dire verticaux quand on regarde la barre en bout ;
- le fil doit courir parallèle à la barre, sans s'échapper vers une face. Un bois fendu plutôt que scié garantit cette condition ; le guide pour choisir ses bois de lutherie détaille comment juger une ébauche.
Les sections figurent sur le plan. Les grandes barres d'un X dépassent souvent un centimètre de haut avant sculpture ; les brins d'un éventail restent de quelques millimètres. Préparez toujours une ou deux barres de plus que nécessaire, pour remplacer celle qui révélera un défaut.
- Dressez la face de collage parfaitement plane, ou à la courbure de la cuvette pour une table bombée. Une barre se ponce au rayon en la faisant glisser sur un abrasif collé dans la cuvette elle-même.
- Tracez la position de chaque barre sur la table, à partir de l'axe et d'un repère fixe comme le centre de la rosace.
- Vérifiez à la lumière que chaque barre touche la table sur toute sa longueur, sans jour.
- Taillez les entailles du croisement et ajustez-les à blanc avant tout encollage.
Coller les barres
La table est jointe, mise d'épaisseur et rosace posée avant le barrage ; le guide pour dresser et coller le joint de table traite l'étape précédente. Pour le collage des barres, la colle animale est la plus employée : elle ne flue pas sous l'effort constant des cordes et permet une réparation ultérieure. Les raisons de ce choix sont développées dans le comparatif colle de peau et colle vinylique.
Le moyen de serrage le plus commode est la presse à perches : un plateau, un plafond, et des baguettes souples coupées un peu trop longues, que l'on cintre entre le plafond et chaque barre pour la presser. Elle permet de serrer en même temps des barres de toutes orientations, sur une cuvette bombée comme sur un plateau plat. Sa construction et les autres solutions sont décrites dans le guide des presses et cales de collage.
Un ordre courant :
- la plaque de chevalet et les renforts de rosace ;
- les deux grandes barres du X, assemblées à blanc puis collées ensemble ;
- la barre transversale haute ;
- les barres obliques et les barres de doigt.
Retirez les coulures au bord de chaque barre avant qu'elles ne durcissent : un petit ciseau ou une baguette taillée en biseau suffit quand la colle est encore au stade du gel. Attendez que la colle ait pris avant de passer au groupe suivant.
Sculpter et alléger
Une fois les barres collées, on les met en forme. Le profil passe de la section rectangulaire à une forme en toit ou arrondie, et les extrémités s'amincissent jusqu'à mourir presque à rien près des éclisses, là où elles seront noyées dans les contre-éclisses ou entaillées pour elles.
Sur un barrage en X, beaucoup de plans prévoient des barres festonnées : leur hauteur se creuse entre deux points d'appui au lieu de décroître régulièrement. Le festonnage libère la table, mais il l'affaiblit. Sur une première guitare, une barre en simple pente, un peu plus généreuse, protège contre un bombement excessif derrière le chevalet.
Certains luthiers ajustent ce travail en écoutant la table tapotée, ou en mesurant sa déflexion sous une charge connue. Le guide sur l'épaisseur de table et le tap tone explique ce que ces mesures permettent réellement de comparer. Retenez une règle simple : on peut toujours retirer du bois, jamais en remettre.
Travaillez avec des ciseaux et des gouges très affûtés, finissez au racloir ou à l'abrasif fin, et soufflez souvent les copeaux pour bien voir le profil. Un éclat qui arrache la table au pied d'une barre est la principale blessure de cette étape.
Le barrage du fond
Le fond aussi reçoit des barres, mais leur rôle est plus simple : il ne porte pas de chevalet et sert surtout à garder sa forme et à résister aux fentes. Sur la plupart des plans, il s'agit de trois ou quatre barres transversales, perpendiculaires au joint central, réparties de la partie haute à la partie basse. Elles croisent le renfort de joint, que l'on entaille à leur passage ou que l'on interrompt de part et d'autre.
Sur une guitare folk, le fond est bombé comme la table, souvent davantage. Ses barres se dressent alors à la courbure de la cuvette du fond, puis se collent à la presse à perches de la même manière. Leurs extrémités s'amincissent pour venir se loger dans les contre-éclisses, entaillées à leur emplacement au moment de fermer la caisse.
Ces barres se taillent dans le même épicéa sur quartier que celles de la table, avec la même exigence d'orientation des cernes. Leur profil reste en général plus simple, sans festonnage. Une barre de fond qui se décolle produit un bourdonnement sur certaines notes : c'est souvent le premier défaut que l'on cherche quand une guitare se met à vibrer de façon parasite.
Questions fréquentes
Peut-on passer une guitare classique en cordes métal en renforçant le barrage ?
Ce n'est pas raisonnable. Le chevalet, le manche, souvent dépourvu de tige de réglage, et l'ensemble de la caisse sont dimensionnés pour la tension du nylon. Une guitare classique montée en métal finit par se déformer ou par perdre son chevalet ; un tel décollement se répare, comme l'explique le guide pour recoller un chevalet qui se soulève, mais la cause demeure.
Le barrage en X convient-il à une guitare cordes nylon ?
Certains instruments nylon en sont équipés, avec des barres plus légères. L'éventail reste toutefois le plan de référence pour la guitare classique et le plus documenté, donc le plus sûr pour un premier instrument.
Faut-il copier exactement les cotes du plan ?
Pour une première table, oui, à quelques dixièmes près. Les écarts de densité et de raideur d'un bois à l'autre justifient plus tard des ajustements, mais ils supposent d'avoir déjà un instrument de référence pour comparer.
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