Sécher et stabiliser le bois avant de construire
pl. 2, bois
Un bois qui n'a pas fini de sécher continue de bouger après le collage : joints qui s'ouvrent, tables qui fendent, manches qui vrillent. Le séchage se pilote avec une balance, de la patience et quelques règles simples.
Écrit par Bastien Coatanéa, mis à jour en 2026
La plupart des accidents de construction qui surviennent des mois après la fin d'un instrument ont une origine commune : le bois n'était pas en équilibre avec l'air quand on l'a travaillé. Une table collée un peu humide se rétracte ensuite et fend le long du joint ou d'une barre ; un manche débité trop tôt se tord une fois profilé ; une touche qui sèche après le frettage laisse dépasser les frettes sur le côté. L'amateur, qui achète souvent ses planches au coup de cœur et a hâte de s'en servir, est le premier exposé.
Sécher et stabiliser, ce sont deux étapes distinctes. Le séchage amène le bois d'un état humide, parfois vert, jusqu'à une teneur en eau proche de celle qu'il aura dans l'instrument. La stabilisation laisse ensuite chaque pièce débitée libérer ses tensions et trouver sa forme avant la mise à cote définitive. Ce guide explique ce qui se passe dans le bois, comment conduire un séchage à l'air, comment savoir qu'il est fini et comment préparer des pièces qui ne bougeront plus.

Ce qui se passe dans le bois qui sèche
Un bois fraîchement abattu contient deux sortes d'eau. L'eau libre remplit les cavités des cellules ; elle part la première et son départ ne change pas les dimensions de la pièce. L'eau liée imprègne les parois des cellules ; quand elle s'en va, les parois se resserrent et le bois rétrécit. Le passage entre les deux se situe au point de saturation des fibres, autour de 25 à 30 % d'humidité selon les essences.
Sous ce seuil, le retrait est très inégal selon la direction :
- dans le sens du fil, il est négligeable, quelques dixièmes de pour cent au plus du vert à l'anhydre ;
- dans le sens radial, celui des rayons, il est modéré ;
- dans le sens tangentiel, parallèle aux cernes, il atteint en général une fois et demie à deux fois le retrait radial.
Pour l'épicéa, les valeurs de référence du vert à l'état anhydre tournent autour de 3 à 4 % en radial et 7 à 8 % en tangentiel. Cette différence explique pourquoi une planche débitée sur dosse tuile en séchant, pourquoi les fentes partent du cœur et pourquoi le débit sur quartier est recherché en lutherie : sa largeur ne travaille que dans le sens radial, le plus calme. Le guide pour reconnaître un débit sur quartier montre comment le vérifier sur une planche.
L'humidité d'équilibre, le chiffre qui compte
Un bois sec n'est jamais à zéro. Il échange en permanence de l'eau avec l'air et tend vers une teneur en eau d'équilibre qui dépend surtout de l'humidité relative, un peu de la température. Les tables de référence établies pour une vingtaine de degrés donnent les ordres de grandeur suivants, valables pour la plupart des essences :
| Humidité relative de l'air | Humidité d'équilibre du bois |
|---|---|
| 30 % | environ 6 % |
| 40 % | environ 7,5 à 8 % |
| 50 % | environ 9 % |
| 60 % | environ 11 % |
| 70 % | environ 13 % |
| 80 % | environ 16 % |
Un bois stocké sous abri à l'extérieur, en France, se stabilise rarement sous 15 % environ, parce que l'air extérieur reste humide en moyenne sur l'année. Un atelier tenu entre 45 et 55 % d'humidité relative amène le bois vers 8 à 10 %. C'est cette dernière plage qui intéresse le luthier : on construit avec un bois en équilibre avec un air un peu plus sec que la moyenne des pièces habitées, pour que l'instrument gonfle légèrement plutôt qu'il ne se rétracte une fois chez son propriétaire. Les moyens de contrôler cet air sont décrits dans le guide sur l'humidité de l'atelier.
Pour mesurer l'effet d'un écart, prenez une table d'épicéa sur quartier de 200 mm de large. Son retrait radial varie d'environ 0,15 à 0,2 % pour chaque point d'humidité du bois. Entre un hiver chauffé à 30 % d'humidité relative et un été à 65 %, le bois passe d'environ 6 % à 12 % : la table varie de près de 2 mm en largeur. Collée à des barres et à des éclisses qui, elles, ne bougent presque pas dans leur longueur, elle encaisse ces 2 mm sous forme de contraintes.
Sécher une planche brute à l'air
Le séchage à l'air reste la méthode accessible à l'amateur qui achète du bois en grume, en plots ou en planches fraîches.
- Enduisez immédiatement les deux bouts de chaque planche (paraffine fondue, cire, peinture épaisse). L'eau s'échappe dix à quinze fois plus vite par le bois de bout que par les faces : sans protection, les extrémités sèchent seules et se fendent.
- Montez une pile sous abri, à l'écart du soleil direct et de la pluie, surélevée d'au moins une vingtaine de centimètres au-dessus du sol.
- Séparez les planches par des baguettes d'épaisseur égale, sèches, alignées verticalement d'un rang à l'autre et espacées d'une quarantaine à une soixantaine de centimètres pour des planches minces. Des baguettes mal alignées impriment une ondulation dans le bois.
- Chargez le dessus de la pile pour limiter le voilement des planches supérieures.
- Laissez l'air circuler, sans chercher à accélérer. Un séchage trop rapide crée des fentes de surface et des tensions internes.
La vieille règle d'atelier parle d'un an par pouce d'épaisseur, soit environ 25 mm, pour un feuillu séché à l'air. C'est un ordre de grandeur, pas une garantie : un résineux sèche plus vite, un bois dense comme le chêne ou certains fruitiers plus lentement, et le climat local change tout. Au bout de ce temps, le bois a seulement atteint l'équilibre avec l'air extérieur. Il faut encore le rentrer à l'atelier pour qu'il descende vers 8 à 10 %.
Le bois séché en séchoir par un professionnel gagne des années, mais un séchage mal conduit laisse des tensions internes. Elles se révèlent à la refente : les deux moitiés s'écartent ou se resserrent sur la lame, ou se mettent à tuiler dès qu'elles sont séparées. On ne peut rien contre ces tensions, sinon prévoir de la surépaisseur et laisser reposer.
Suivre le séchage par la pesée
Un humidimètre à pointes donne une indication rapide, mais il doit être corrigé selon l'essence et la température, et il mesure surtout la surface. La balance est plus fiable et ne coûte presque rien.
- Choisissez une ou deux planches témoins représentatives de la pile.
- Pesez-les au gramme et inscrivez au crayon la date et la masse sur la pièce.
- Recommencez à intervalles réguliers, toutes les deux semaines au début, puis tous les mois.
- Le séchage est fini quand la masse ne baisse plus d'une pesée à l'autre, aux petites variations saisonnières près.
Si vous voulez connaître la teneur en eau réelle, coupez une rondelle d'une vingtaine de millimètres à au moins une trentaine de centimètres du bout d'une planche témoin, pesez-la, puis séchez-la à l'étuve à 103 °C jusqu'à masse constante. L'humidité vaut (masse humide moins masse anhydre) divisée par la masse anhydre, multipliée par 100. C'est la méthode de référence normalisée ; un four domestique bien réglé permet une estimation correcte, en surveillant la pièce et en aérant.
Stabiliser les pièces débitées
Même sec, un bois bouge quand on le refend ou qu'on enlève beaucoup de matière d'un seul côté : on libère des tensions qui étaient équilibrées dans la planche entière. La stabilisation consiste à débiter en surépaisseur, à attendre, puis à finir.
- Débitez chaque pièce avec quelques millimètres de marge en épaisseur et en largeur.
- Laissez-la reposer à l'atelier, sur chant ou entre baguettes, pendant quelques jours pour une table refendue, quelques semaines pour un manche ou une pièce épaisse.
- Contrôlez à la règle : si la pièce a tuilé ou vrillé, redressez-la au rabot et laissez encore reposer.
- Ne mettez à cote finale que lorsque la pièce ne bouge plus entre deux contrôles.
Pour un manche, beaucoup de constructeurs dégrossissent la forme, laissent reposer, puis reprennent. Pour une table, on refend, on laisse les deux moitiés se stabiliser, puis on dresse et on colle le joint ; le guide sur le joint de table suppose un bois arrivé à ce stade. Tout collage de pièces à des humidités différentes se paie plus tard : rassemblez à l'atelier, plusieurs semaines à l'avance, toutes les pièces d'un même instrument.
Stocker le bois à l'atelier
Un bon stockage prolonge le travail du séchage au lieu de le défaire.
- Rangez les planches à plat sur des baguettes ou debout sur chant, jamais appuyées en biais contre un mur, ce qui les cintre lentement.
- Gardez-les à distance des radiateurs, des fenêtres ensoleillées et des murs extérieurs froids.
- Notez sur chaque pièce son essence, sa provenance et la date d'entrée à l'atelier.
- Surveillez les piqûres d'insectes et la vermoulure fraîche, surtout dans l'aubier des feuillus.
Les plateaux minces de table et de fond se conservent bien en piles légèrement chargées, séparés par des baguettes fines. Si vous les entreposez dans une pièce plus humide que l'atelier, prévoyez de les y rentrer longtemps avant la construction. Le choix des pièces elles-mêmes est traité dans le guide pour choisir ses bois de lutherie.
À lire ensuite
BoisChoisir ses bois de lutherie : table, fond, éclisses et manche
BoisLire une planche : débit sur quartier, fil et maillure
BoisMesurer et tenir l'humidité de l'atelier
OutilsL'outillage de base du luthier amateur
OutilsAffûter ciseaux et fers de rabot
CollageColle animale ou colle vinylique : laquelle pour quel collage